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Schinderhans









Nous vous proposons ci-dessous le premier feuilleton du récit Schinderhans qui parut dans la presse en 1847. Merci à Jacques Papin de nous avoir fait partager sa découverte dans le journal Le Toulonnais du 14 mai au 1er juillet 1850. Chaque mois, vous pourrez lire la suite.
NB : nous avons dû corriger les fautes d'orthographe, les coquilles et moderniser la ponctuation.


I - II - III - IV - V - VI - VII - VIII - IX - X - XI - XII - XIII - XIV




ÉMILE ERCKMANN-CHATRIAN



SCHINDERHANS






     Pirmasens est une charmante petite ville, située sur le versant méridional des Vosges allemandes. En 1804, elle se trouvait comprise dans le territoire français, ainsi que toute la rive gauche du Rhin.
     Les guerres de la République, le flux et reflux continuel de nos armées, le passage de nos convois, avaient porté une activité toute nouvelle dans ces pays assez éloignés des grands centres commerciaux de l'Allemagne. Les vieilles mœurs germaniques, conservées au milieu de ces montagnes dans toute leur ardeur primitive, devaient se fondre au contact du soleil d'Austerlitz. Mais, comme il arrive toujours, quelques familles de la vieille roche se cramponnaient avec ténacité aux us et coutumes d'autrefois, préférant d'antiques préjugés nationaux à des innovations que le temps n'avait pas encore sanctionnées, et dont l'expérience ne leur avait point démontré l'utilité. Chez ces gens-là, il suffisait d'être Allemand et de la confession d'Augsbourg pour recevoir un excellent accueil ; il suffisait d'être Français, catholique, apostolique et romain (ne fut-ce que de nom), pour qu'on évitât votre rencontre avec soin et qu'on vous gratifiât de toutes les épithètes imaginées par le pédantisme, contre l'allure franche et dégagée de l'homme du monde. L'Allemand, lourd et empesé accuse le Français d'être inconstant et frivole. Le Johanisberg calomnie le Champagne ; c'est tout simple : cette mousse généreuse, où pétille l'esprit, lui fait une terrible concurrence, surtout auprès des dames… Il ne lui reste que le vieil adage : Vengeons-nous en pour en médire.
     À l'entrée même de Pirmasens, on remarquait une petite hôtellerie bien coquette, bien avenante, qui invitait en souriant, le voyageur à mettre pied à terre. Et certes, il fallait être bien pressé pour résister à cette invitation, car rien de plus gracieux que son grillage de bronze, son balcon sculpté, son berceau de charmille et sa croix d'or brillant sur une magnifique enseigne d'azur.
     Tout cela promettait repos, agrément et sécurité, et le papa Blésius, maître de l'hôtel, s'efforçait de ne point faire mentir la bonne mine de son logis. Le brave homme n'avait qu'un défaut, c'était de craindre les Français plus que l'incendie, non qu'il eut à se plaindre d'eux, au contraire, il savait par expérience que la courtoisie et la générosité sont les caractères distinctifs de l'officier français ; mais c'était précisément là ce qui l'inquiétait, car ces manières larges, ce ton simple et cordial qui le séduisait, lui bonhomme de soixante ans, pouvaient bien aussi captiver les bonnes grâces de Mlle Louise, sa fille unique, l'objet de toutes ses espérances, le centre de toutes ses affections. Aussi la dérobait-il aux regards de ces hôtes importuns. Sans lui imposer la moindre contrainte, il trouvait toujours quelque prétexte pour l'éloigner d'une société si dangereuse. Un régiment venait-il à se fixer à Pirmasens, aussitôt il envoyait sa fille rendre visite à une vieille tante de Creuznak, ou passer quelques jours à l'une de ses fermes.
     Toutes ces précautions n'avaient point empêché que Mlle Louise fut demandée en mariage par un colonel de hussards et un capitaine de dragons, car on la savait riche héritière d'abord, puis, comme accessoire non obligé, mais qui ne laissait point d'avoir son prix, Mlle Louise était, de l'avis des connaisseurs, la plus jolie, la plus aimable, la plus douce jeune fille de Pirmasens.
     Comment papa Blésius parvint-il à éluder la demande de nos héros, quels furent ses prétextes, ses faux-fuyants ? cela importe peu à notre histoire et nous arrivons, sans autres préambules à l'épisode que nous nous sommes proposé de retracer.
     Vers le milieu du mois de mai 1801, un jeune cavalier s'arrêtait devant l'hôtel de la Croix d'Or. Le père Blésius vint le recevoir avec un sourire bienveillant, car ce n'était ni un colonel de hussards ni un capitaine de dragons, c'était un Allemand pur sang, monté sur un superbe meklembourg également pur sang ; deux excellents motifs pour lui faire bon accueil. Le jeune cavalier sauta lestement à terre avec une grâce et une dextérité remarquables. Il recommanda sa monture au valet d'écurie, et appuya sa recommandation d'un florin aux armes d'Autriche.
     Diable ! se dit le père Blésius, de telles manières annoncent un personnage distingué, et il ajouta involontairement : - Voilà peut-être un parti convenable pour Louise.
     Or le hasard voulut que Mlle Louise se trouvât précisément dans la grande salle lorsque l'élégant cavalier en franchit le seuil.
     Les deux jeunes gens en présence se regardèrent avec étonnement. Dire ce qui se passa au fond de leur âme serait chose difficile, seulement il est permis de présumer qu'il y eut, en eux, une de ces commotions qui résultent de l'admiration, de la sympathie, de l'amour instantané, car tout cela peut naître dans l'espace d'une seconde. Quoi qu'il en soit, Louise rougit prodigieusement et le voyageur la contemplait dans un muet ravissement.
     En ce moment le père Blésius entra, portant la valise de l'étranger.
     Monsieur demande une chambre ? dit-il de sa voix la plus agréable, monsieur demande un bon souper ? Il va être servi.
     Oui… une chambre, répondit le voyageur dont le regard admirateur ne quittait pas Louise, je reste ici… je reste ici plusieurs jours…
     Vous nous ferez trop d'honneur… Jean, préparez la chambre verte du premier. - C'est la plus belle. - Monsieur soupera chez lui ?...
     Non… je préfère souper ici… il fait excessivement chaud, la salle est bien aérée… qu'on me serve sur cette table.
     En effet, il s'assit près d'une fenêtre ouverte qui laissait pénétrer à l'intérieur des bouffées d'air, fraîches et parfumées, le jour tombant d'aplomb sur son visage permettait d'en admirer l'étrange beauté. Son front était vaste, son nez légèrement recourbé en bec de faucon, sa barbe soyeuse, sa physionomie haute et fière, et tout cet ensemble était animé d'un regard brillant, plein d'ardeur et d'audace, plein d'énergie et de passion et parfois d'une admirable douceur.
     Louise sortit de la salle pour donner quelques ordres. L'étranger la suivit des yeux en murmurant : Qu'elle est belle !... ange ou femme qu'elle est belle !... je reste, oui morbleu je reste ! et pour longtemps !...
     Puis, quand elle eut disparu, il détourna lentement la tête, un sourire mélancolique vint effleurer ses lèvres. Il s'appuya au bord de la fenêtre, ses regards se perdirent au fond de la vallée et il s'abandonna à une profonde rêverie.
     La soirée était superbe : le soleil descendait comme un dais de pourpre sur le faîte des noirs sapins, quelques oiseaux gazouillaient dans la charmille, et le voyageur était toujours absorbé dans sa contemplation lorsqu'il en fut tiré par le son d'un piano. Il prêta l'oreille à cette musique pleine d'âme et de mélodie. Il n'osait respirer, faire un mouvement dans la crainte d'en perdre une note, un soupir. Tous ses traits s'étaient adoucis sous l'impression d'une émotion profonde. Puis tout à coup, d'une voix sonore et harmonieuse il improvisa un chant sur l'air qu'il venait d'entendre, ce fut au tour de Louise d'écouter.
     Ah ! que ne suis-je poète ! je vous traduirais les paroles du voyageur. Elles étaient pleines de grâce et d'à-propos, elles disaient mille choses que Louise tâcha de comprendre. Elle y rêva toute la nuit et le lendemain elle y pensait encore. La poésie a tant de charmes pour les jeunes filles ! Cela se conçoit : les anges doivent aimer le langage des Dieux.
     Mais notre inconnu, qui est-il ? d'où vient-il ? quels sont ses noms, prénoms et qualités ? N'étant ni gendarme, ni commissaire de police, ni bourgmestre, à quel titre les lui demander ? Il faut donc modérer notre curiosité, et, faute de mieux, étudier le caractère de ce singulier personnage.
     Après avoir soupé, il monta dans sa chambre, jeta un rapide coup d'œil autour de lui et poussa le verrou. Cela fait, il tira de sa redingote deux charmants pistolets dont il vérifia soigneusement l'amorce : précaution qui paraissait lui être habituelle. Enfin il ouvrit sa valise, étala sur la table différents papiers qu'il se mit à examiner avec un soin minutieux. En ce moment ses traits prirent un caractère d'attention indéfinissable. Imaginez le regard de l'avare qui contemple son trésor, de l'usurier qui pèse ses ducats, du vieux procureur qui épluche un dossier, et peut-être aurez-vous l'idée imparfaite des altérations successives que subit cette étrange physionomie.

(la suite au prochain numéro.)

Suite. (I)

     D'abord, il plaça en face de lui, un petit miroir, et commença une sorte de confrontation.
     Front plat... nez camard.- Ce n'est pas cela.
     Cheveux gris, barbe rousse.- Ça n'a pas le sens commun !
     Et successivement il rejetait ces papiers d'abord avec dépit, puis avec une sorte de rage comprimée ; enfin avec une douleur poignante. Son front pâlit, il laissa tomber la dernière feuille comme le joueur qui vient de perdre son dernier écu. Alors, il se redressa lentement, et je vous jure que ce visage décomposé eut fait pitié, même à une juge d'instruction !
     Il fouilla d'un mouvement fébrile le fond de la valise et s'écria d'une voix triomphante :
     Encore un !... C'est le dernier ! Voilà mon arrêt de vie et de mort, car dussé-je y périr, je ne quitterai pas cette maison !
     En déployant cette dernière feuille, sa main tremblait... Les natures les plus fortes, les plus énergiques, ont leurs heures de faiblesse : faiblesse qui prend son principe dans la violence des passions. Longtemps sa vue troublée ne put parcourir les premières lignes. Il dut s'appuyer sur la table pour vaincre le frémissement involontaire qui accompagne les émotions de l'âme. La plume de l'écrivain ne saurait traduire les différentes nuances de sentiments qui vinrent alors se refléter sur la face de cet homme. Cette tête pâle se colora subitement ; cette poitrine oppressée se dilata. Une joie immense vint rayonner sur ce front crispé par le désespoir et la rage de l'impuissance !
     Cheveux blonds... C'est cela !
     - Yeux noirs... C'est bien cela !
     - Nez régulier, bouche petite.
     - Oh ! vous me flattez !
     - Vingt-cinq ans.
     - C'est parfait ! rien n'y manque. Je suis sauvé ! Je m'appelle Philippe d'Argental !...
     Vous l'entendez, il se nomme Philippe d'Argental, le croira qui voudra : j'avoue qu'il me reste quelques doutes à cet égard.
     Pour se remettre des émotions de cette soirée, le nouveau Philippe fuma un délicieux Havane. Puis il se mit au lit, éteignit sa lumière, et bientôt il dormait profondément :
     C'était le repos du juste !...




     Derrière l'hôtel était un magnifique jardin environné de hautes murailles.
     Le long de ces murailles serpentait la vigne et s'adossaient de grands pommiers couverts de fleurs, où bourdonnaient encore l'abeille et le scarabée. Mais on touchait à la fin du printemps, et chaque souffle tiède de la brise emportait quelques-uns de leurs pétales odorants.
     Louise, du fond d'une gloriette, regardait ce joli spectacle et prêtait l'oreille à ce bruissement indéfinissable de la nature dont l'harmonie touchante berce notre imagination.
     Mon Dieu ! disait-elle, qu'il est doux d'avoir un coeur pour jouir de tout cela ! mais qu'il doit être plus doux encore de pouvoir confier ces délicieuses émotions à un ami, à un frère !
     Alors une larme brilla sous sa paupière : elle pensait à l'étranger.
     Qu'il est beau ! quel noble front ! quel tendre sourire. Ah !... si...
     Elle se tut. La pauvre enfant n'osait achever sa pensée, mais son coeur bondissait et une vive rougeur lui montait au front.
     À l'extrémité du jardin se trouvait une petite porte donnant sur la campagne. On avait sans doute négligé de la fermer, car elle s'ouvrit doucement et livra passage à une singulière figure.
     C'était une de ces vieilles bohémiennes, comme on en voit tant en Allemagne, race de vagabonds et de pillards, qui rôdent sans cesse autour des habitations isolées, et saisissent toutes les occasions de faire main basse sur le bien d'autrui. Du reste, point méchants ni dangereux, on n'a jamais ouï dire qu'ils eussent maltraité un voyageur, ni même qu'ils l'eussent dépouillé de force.
     La ruse étant leur seul expédient et la paresse leur seul défaut, ils appellent cela : Amour de l'indépendance et de la liberté.
     Notre vieille bohémienne voulut se retirer en apercevant Louise ; mais la jeune fille lui fit signe d'approcher et rassurée par ce geste amical, elle s'empressa d'accourir.
     - Mon Dieu ! dit-elle d'un air étonné, c'est Mlle Louise, la fille du bon maître d'hôtel !
     - Oui, Houldine, c'est moi. Pourquoi vous enfuir à ma vue, suis-je donc si terrible ?
     - Au contraire, mademoiselle, qui sait mieux que moi combien vous êtes charitable ! N'est-ce pas vous qui avez rendu à la vie ma pauvre Berthe, pendant ce rude hiver où nous mourions de froid et de faim ! Oh ! les malheureux n'oublient jamais ces choses-là !... tant de gens nous repoussent et nous méprisent !
     - Ils ont grand tort, ma pauvre Houldine, les malheureux sont nos frères. Asseyez-vous sur ce banc, près de moi.
     - Près de vous, mademoiselle ! je n'oserai jamais !
     - Je vous en prie.
     La vieille bohémienne obéit en souriant. Pendant quelques instants de son oeil noir et mobile elle interrogea Louise. Elle comprit qu'il y avait là un mystère. Enfin, rompant le silence :
     - Ma bonne demoiselle... dit-elle, vous avez quelque chose à me demander.
     Louise fit un signe de tête affirmatif.
     - Parlez, ne craignez rien, ne suis-je pas votre obligée ?
     - Oh ! répondit la jeune fille, si vous vouliez, cela vous serait facile.
     - En quoi donc ?
     - Me dire ma bonne aventure.
     À ces mots la vieille Gypsie ne put s'empêcher de sourire.
     - Hélas ! dit-elle, vous êtes trop bonne pour que je veuille vous tromper : vraiment je n'en sais pas plus que vous sur l'avenir.
     - Oh ! s'écria Louise avec une touchante naïveté, trompez-moi, je vous en prie !
     Et en même temps, elle lui présentait sa main charmante.
     C'eût été un ravissant tableau que celui de cette jeune fille à la physionomie douce, aux joues roses, au regard tendre et voluptueux, auprès de la vieille Gypsie au teint bistré, aux cheveux d'ébène, et drapée dans le haillon original de la misère.
     - Vous le voulez absolument, reprit Houldine, il faut vous obéir.
     Puis, après avoir étudié les lignes de cette main mignonne elle dit lentement :
     - Vous aimez un jeune homme.
     - Oh ! oui ! répondit Louise avec un élan de coeur. Oh ! oui ! et si vous saviez comme il est bon !... Et un peu plus bas elle ajouta : comme il est beau !...
     - Je m'en doute bien, celui qu'on aime est toujours ainsi... mais cela ne suffit pas... il y a des obstacles... de grands obstacles !...
     Surprise de cette remarque, Louise reprit avec une inflexion de voix charmante.
     - Ah ! vous voyez bien que vous savez tout !...
     - Hélas ! mon enfant, il n'est pas besoin de grande science pour vous dire cela : celui qu'on aime est toujours trop riche ou trop pauvre.
     - C'est égal, s'écria la ravissante enfant, dites toujours, oh ! dites-moi s'il y a de l'espoir ?
     Houldine réfléchit un instant, puis elle demanda :
     - Celui que vous aimez est-il de Pirmasens ?
     - Non, c'est un étranger... je le connais depuis quinze jours seulement... souvent il paraît triste, mélancolique, et je l'en aime davantage... il paraît jeune et doit avoir souffert beaucoup déjà, cela se comprend dans son regard, dans son sourire.
     - Mon enfant, reprit la bohémienne, les hommes sont bien dissimulés, il ne faut pas les juger sur la mine. Avez-vous en moi de la confiance ?
     - Beaucoup, Houldine.
     - Eh bien, permettez que je voie cet homme. La vieille bohémienne a passé par bien des misères, elle a de l'expérience, sans doute, mademoiselle, vous êtes si bonne que le ciel ne voudrait pas vous rendre malheureuse. Mais il faut être prudente, il faut se méfier des étrangers. Le renard ne dévaste point les fermes voisines de son terrier, il craindrait d'être surpris ; mais il court au loin, à plusieurs lieues de la forêt où l'on ne peut suivre ses traces ; méfiez-vous du renard !
     Ces sages paroles blessaient l'amour de Louise... Pourtant elle consentit à la demande de la vieille Gypsie, elles sortirent ensemble de la gloriette et se dirigèrent vers l'hôtellerie.

(la suite au prochain numéro.)

Suite. (II)

     Précédons Louise et la bohémienne, dans la grande salle de l'hôtel. Le jeune voyageur Philippe d'Argental causait familièrement, dans l'embrasure de la fenêtre, avec le père Blésius. Doué d'une élocution facile, de manières entraînantes, cet homme s'était rapidement emparé de l'esprit de son hôtelier. Celui-ci comme toutes les natures franches et naïves avaient le tort de céder toujours à l'impulsion du cœur ; le voyageur lui avait plu au premier abord, et quelques entretiens avaient suffi pour le rendre enthousiaste du caractère, du ton et de l'esprit de son nouvel hôte. Aussi leur intimité était-elle déjà fort avancée. Ils causaient :
     - Oui, disait le père Blésius en riant, tel que vous me voyez, M. Philippe, je me suis trouvé nez à nez avec ce fameux bandit, et pourtant me voilà sain et sauf ; je suis parvenu à m'échapper de ses griffes.
     - Racontez-moi donc cela, mon cher M. Blésius ; je vous avouerai que l'extraordinaire me plaît, et cet homme, malheureusement trop célèbre, est une des physionomies que je voudrais connaître.
     - Voici, mon cher M. Philippe, voici le fait. J'en ris aujourd'hui, mais je vous jure que dans ce moment-là, j'avais une tout autre mine.
     Figurez-vous qu'il y a trois mois, étant allé faire un tour à Creuznach pour voir ma sœur et terminer quelques affaires, je revenais tranquillement à Pirmasens sur mon petit Foux, excellent cheval comme vous avez pu en juger (car vous êtes connaisseur, M. Philippe), mais un peu petit pour un si gros fardeau. Enfin voyant la pauvre bête harassée, je m'étais arrêté à la nuit tombante, au fond d'un ravin qu'on appelle ici Teifelsbruch (pont du diable) et tout en caressant mon petit Foux, je causai avec lui selon mon habitude ; il dressait l'oreille et avait l'air de me comprendre, tout à coup, il se mit à hennir avec une force surprenante. Vous savez que pendant la nuit, au milieu de ces gorges reculées, le moindre bruit retentit au loin ; aussi tous les échos d'alentour semblaient rire à la manière des chevaux. C'était un chorus des plus comiques, mais qui devenait inquiétant vu l'heure et le lieu.
     Je me disposais à repartir, lorsqu'un individu s'élance du fourré voisin et vient droit à moi. C'était un gaillard parfaitement bâti. Il portait un habit de chasse très élégant et qui lui pinçait la taille comme à une jeune fille, un gracieux chapeau de feutre ombrageait son front, mais sa barbe inculte et sauvage donnait une terrible énergie à sa physionomie. Du reste il n'était armé que d'une simple carabine d'Inspruck, mais c'était, ma foi, bien assez pour me faire frissonner des pieds jusqu'à la tête. Moi surtout qui n'aime pas les armes à feu.
     Je n'ai jamais vu bondir un homme avec autant de légèreté au-dessus des rochers et des broussailles. Il semblait avoir des ailes ? Avant que j'eusse enfourché ma bête, il était à mes côtés. Un moment, camarade, s'écria-t-il, en m'appliquant la main sur l'épaule, tu es ici sur mon domaine. Tu vas me payer une amende.
     Je vous avouerais franchement qu'il n'eut tenu qu'à lui de m'enlever jusqu'à la chemise, car je tiens plus à ma peau qu'à mes habits.
     Me voyant tout tremblant, il me dit avec affabilité.
     - Rassurez-vous, mon cher monsieur, on ne vous fera pas du mal. Seulement, ayez la bonté de me dire l'heure qu'il est. Je tirai ma montre avec empressement ; il me la prit poliment de la main, jeta un coup d'œil sur le cadran.
     - C'est fort bien, dit-il, je vois qu'il est bientôt huit heures. Quelle imprudence de s'engager si tard, dans la montagne. C'est vraiment impardonnable à votre âge.
     Puis il mit ma montre en poche et ajouta avec un sourire moqueur. Je conserverai ceci en souvenir de vous. Combien avez-vous en espèces sonnantes ?
     - Vingt-cinq florins ; et j'allais m'exécuter.
     - C'est inutile, je vous crois… et où allez-vous ?
     - À Pirmasens.
     - Eh bien ce n'est pas trop, pour le voyage, allez en paix et souvenez-vous de Schinderhans.
     Vous pensez bien que je ne me fis pas répéter l'invitation. Je partis à grand renfort de coups d'éperon. Pauvre Foux, ses flancs en furent tout labourés ! En tournant la tête je vis le bandit qui riait aux éclats et m'accompagnait de sa bénédiction. Le coquin avait encore l'air de se moquer de moi… mais ça m'était bien égal, l'honneur était sauf. Je ne l'avais pas mis en poche.
     Ce récit fit sourire le voyageur.
     - L'aventure est vraiment fort comique, dit-il, convenez, mon cher M. Blésius que vous n'avez pas trop à vous plaindre du fameux bandit ?
     - C'est vrai, j'ai eu du bonheur de le rencontrer seul, car ses complices ne sont pas traitables, surtout cet atroce Schwartz-Peter. On raconte de lui des traits…
     La conversation fut interrompue en ce moment par l'arrivée de Louise et de la bohémienne. Alors eut lieu une scène étrange, bien capable de faire réfléchir tout homme moins prévenu que le père Blésius en faveur de ce cher monsieur Philippe. - La vieille Gypsie en voyant notre inconnu poussa un cri de surprise et resta immobile sur le seuil, comme frappée de la foudre. Une pâleur subite effleura aussi le front du jeune voyageur, mais il ressaisit aussitôt son aplomb et s'adressant à Louise avec un sourire contraint !
     - Mademoiselle, lui dit-il, qu'a donc cette femme ? La malheureuse serait-elle atteinte de folie ? Hélas ! combien la misère, les privations occasionnent de maux ! En même temps, il s'approchait d'Ouldine en lui prenant la main d'un air affectueux, il la lui pressa au point d'en broyer les os.
     Remettez-vous, ma bonne mère, disait-il, on aura soin de vous, reprenez courage… en prononçant ces paroles, il lui lançait à la dérobée un regard plus acéré que la pointe d'un poignard.
     Louise, touchée de ce mouvement d'humanité, se disait à elle-même : oh ! je ne me suis point trompée, c'est le plus noble, le plus généreux des hommes. Comment ne point l'aimer ?
     Enfin Ouldine revint à elle… Ce n'est rien, mon bon monsieur… un étourdissement, la fatigue ! J'ai tant marché aujourd'hui !
     - Allons, s'écria le père Blésius, qu'on lui donne du pain, une tasse de lait et je vous réponds qu'elle sera bientôt remise.
     Puisque la bonne femme est si fatiguée, reprit Philippe d'Argental, il ne faut point la presser de partir. Vous lui permettrez de passer la nuit dans votre grange… n'est-ce pas, mon cher monsieur Blésius.
     Certainement, ce n'est pas moi qui refuserai jamais… quoique cependant avec ces gens-là… mais bah ! dans la grange, il n'y a rien à prendre, si ce n'est quelques bottes de foin ; heureusement ils n'en usent pas.
     Et le bon hôtelier se mit à rire de cette saillie.
     Sa gaîté ne fut pas communicative, le voyageur chercha vainement à sourire ; ne inquiétude vague se trahissait dans toute sa personne et il ne respira librement que lorsque la bohémienne se fut retirée.
     Louise charmée de la sensibilité de Philippe vint alors s'asseoir auprès de lui et de son père. La conversation un instant assombrie reprit bientôt tout en entrain.
     Philippe d'Argental avait retrouvé toute sa présence d'esprit, et le père Blésius intercepta plus d'un regard peut-être trop significatif. Mais il ne s'en fâcha point. Enfin le soir venu, il fallut se séparer au grand regret des parties intéressées.
     C'est ainsi que l'on vivait à l'hôtel de la Croix d'Or, depuis l'arrivée de l'étranger.
     Comment cela finira-t-il ?




     Il était nuit depuis longtemps, le domestique avait fermé la grille, et tous les habitants de l'hôtellerie semblaient plongés dans le sommeil. Pourtant à cette heure avancée, un homme descendait dans le vestibule, poussait avec précaution la porte et se glissait en tâtonnant vers la grange.
     Cet homme était Philippe d'Argental.
     Arrivé là, il hésita un instant, prêta l'oreille à tout ce qui l'environnait, craignant d'être épié, pus rassuré par le profond silence qui régnait au loin, il ouvrit enfin la porte de la grange, et demanda d'une voix étouffée : Ouldine, Ouldine est-ce que tu dors ?
     - Mon maître, je vous attendais.
     - C'est bien alors, suis-moi. Il ne faut pas qu'on me surprenne ici.
     La bohémienne obéit, et l'on eut pu voir l'ombre fuir le long de la muraille et pénétrer dans la maison. Alors tout se referma et rentra dans le silence ; quelques instants après une lumière brillait dans la chambre de Philippe d'Argental.

(la suite au prochain numéro.)

Suite. (III)

     La bohémienne accroupie dans un élégant fauteuil attendait en silence les premières paroles de l'inconnu ; mais celui-ci, le front soucieux, les bras croisés sur la poitrine se promena longtemps sans prononcer un seul mot. Il vint enfin s'asseoir près de la vieille Gypsie et la fixant d'un regard pénétrant.
     - Houldine, lui dit-il, connais-tu le moulin de Masenbruck, perdu dans la forêt noire à quelques lieues de Radstadt ?
     - Oui, maître, notre troupe y a souvent fait halte pendant les froides journées d'hiver, lorsque la neige pénétrait au fond de notre caverne et nous forçait à chercher une autre retraite. Nous y avons toujours été bien accueillis.
     - Alors tu dois aussi en connaître les habitants ?
     - Oh ! certainement ! le meunier Véber, sa femme Thérésa et le vieux Thibalt toujours assis au coin du foyer.
     - C'est bien, maintenant écoute-moi et ne perds pas un mot de ce que je vais te dire. La moindre omission pourrait te coûter cher. Vois-tu ce paquet, continua-t-il en désignant un rouleau de papier jeté sur la table ; avant tout, il faut le cacher sous tes habits, si bien qu'on ne puisse l'apercevoir ni soupçonner sa présence.
     - Oui, maître.
     L'étranger reprit sa marche silencieuse pendant que la bohémienne exécutait cet ordre. Le rouleau était volumineux ; elle eut beaucoup de peine à le dissimuler complètement. Cependant après l'avoir enfoui de son mieux dans ses haillons, elle demanda si ça suffisait.
     Philippe l'arrêta aussitôt et promenant sur elle un regard investigateur ; oui, cela suffit, dit-il d'un air satisfait, on ne se doutera de rien. Puis reprenant sa place, il poursuivit : tu partiras demain, dès le point du jour, et tu suivras la route que je vais t'indiquer. Il s'agit d'éviter les Français qui occupent la vallée de l'Atter. Les républicains sont curieux. Il pourrait leur prendre fantaisie de te visiter.
     - Oh ! ne craignez rien, maître, interrompit la vieille Gypsie en riant ; les moindres sentiers me sont connus d'ici à Mayence ou Strasbourg ; rapportez-vous-en à moi. J'ai bon pied encore, Dieu merci… je fatiguerais les plus fiers limiers.
     - Et les tirailleurs français, espères-tu leur échapper aussi ? tu as bon pied, c'est possible, mais ils ont bon œil, surtout depuis leur dernière rencontre avec nos chasseurs Tyroliens. Je le sais par expérience, crois m'en, Houldine. S'ils te voyaient fuir, ils concevraient des doutes et… tu comprends le reste… Mieux vaut ne pas s'exposer. Ainsi tu prendras le chemin de traverse d'ici Nord-Vaih (forêt du Nord). Puis tu suivras la lisière des forêts jusqu'à Rhétal ; de là tu pourras te rendre directement à Hazenbruch. Arrivée au moulin tu remettras ces papiers à Thibalt lui-même. C'est tout ce que j'avais à te dire, je compte sur ta diligence ; mais surtout sois prudent et ne vas pas vouloir abréger le chemin.
     - Je vous obéirai, maître.
     - Parbleu, je l'espère bien !... tirant alors quelques Frédérics d'une ceinture en chamois : voici pour ta course, lui dit-il, en les jetant sur la table comme pour en faire valoir le son métallique. Les yeux de la bohémienne s'illuminèrent aux reflets de l'or.
     - Vous êtes bien généreux, maître, dit-elle avec un sourire étrange.
     - Ne l'ai-je pas toujours été pour toi ?
     - Toujours, oui, toujours, maître.
     - Eh bien va, exécute fidèlement mes ordres et Thibalt te remettra de ma part le double de cette somme.
     La vieille Gypsie après avoir enveloppé son or dans un vieux mouchoir en lambeaux, se leva, ouvrit avec précaution la porte et sortit. Son pied semblait à peine avoir effleuré l'escalier que déjà elle avait traversé la cour et regagné la grange.




     Le lendemain, aux premières lueurs du crépuscule, Philippe d'Argental était éveillé. Les préoccupations de la nuit précédente l'avaient poursuivi jusque dans le sommeil. Aussi, à peine les premiers rayons du jour eurent-ils franchi le sommet des montagnes qu'il sauta de son lit et ouvrit les fenêtres.
     L'air frais du matin dissipa aussitôt les idées vagues, indécises qui lui obstruaient encore le cerveau. De ce point de vue assez élevé, l'œil s'étendait au loin dans la campagne, pénétrait les moindres replis du terrain, et gravissait les croupes boisées des Vosges. Après avoir longtemps parcouru d'un regard avide ce magnifique paysage empourpré par les feux du soleil naissant, il jeta un cri de satisfaction. C'est elle, c'est bien elle, dit-il, la voilà, impossible de s'y tromper. - En effet, son regard venait de rencontrer dans les profondeurs de l'horizon un point presque imperceptible pour une vue ordinaire. C'était la vieille Gypsie marchant avec la rapidité infatigable qui caractérise les montagnards. Il la voyait traverser les vastes pâturages de la vallée et sa grande taille amaigrie se détachait alors clairement sur le fond verdoyant des prairies. Elle disparaissait parfois derrière un bouquet d'arbres, un sillon de blé, mais pour reparaître bientôt à une distance plus grande. Peu à peu son image s'effaça complètement au milieu des hautes broussailles qui avoisinaient la forêt ; alors Philippe d'Argental respira plus librement, comme si l'on eut soulagé sa poitrine d'un poids énorme.
     - Enfin, dit-il, la voilà sur les limites du Nordwait. Qu'on la poursuive maintenant, et le premier ravin lui servira de retraite.
     Au même instant, il aperçut le père Blésius entrant dans son jardin, et se dirigeant une serpe à la main, vers sa pépinière.
Le bon hôtelier aimait beaucoup l'horticulture, et personne mieux que lui ne s'entendait à poser une greffe, à élaguer les branches parasites d'un espalier. Il était vraiment curieux de voir avec quelle gravité magistrale, le cher homme s'acquittait de ces importantes fonctions. L'érection du moindre rameau était pour lui une affaire d'état ; il n'y procédait qu'en tremblant. - Cette vue dérida le front de notre héros.
     Parbleu ! se dit-il, tous les juges ne sont pas si scrupuleux sur l'application de la peine de mort, ni les chirurgiens sur l'amputation d'un membre. Pauvre homme ! il n'aurait fait fortune, ni comme médecin, ni comme magistrat, sa conscience l'aurait gêné.
     Ce disant, il passa machinalement son habit et sortit absorbé par ces réflexions plus ou moins philosophiques. Mais en traversant le vestibule, il vit la porte du cabinet de Louise légèrement entrouverte, et ses pensées prirent subitement un autre cours.
     D'abord, il resta immobile, l'expression calme de son visage fit place à une agitation visible. Évidemment il se débattait en lui quelque résolution imprévue ; il avança enfin sur la pointe du pied et plongea son regard profane au fond du sanctuaire. C'était une charmante petite chambre, tendue d'un papier bleu satiné et prenant jour par deux fenêtres sur le jardin, ces fenêtres de plain-pied avec le sol, étaient encadrées de larges feuilles de vigne, que les premiers feux du jour découpaient en franges d'or et de pourpre sur la tapisserie. Du reste, rien de plus simple, de plus naïf que l'ameublement de cette petite pièce ; tout y révélait les goûts, les sympathies de la jeune fille. Un piano de Vienne chargé des chefs-d'œuvre de Haydn, de Mozart et de Gluck, et surmonté d'une belle glace, en décorait le fond. Sur la cheminée, deux grands vases de grès vernis, représentaient de vigoureux moissonneurs enserrant leurs gerbes dans des liens de paille, ces gerbes étaient de magnifiques bouquets qui semblaient incliner leur tige sous les bras des laboureurs ; et saluer d'un sourire ceux qui pénétraient dans ce charmant réduit. Une couronne de bluets encore toute brillante de fraîcheur, suspendue au-dessus d'un portrait de femme, indiquait quelque souvenir récent de Louise à sa mère.
     Philippe analysa tout cela d'un coup d'œil rapide, mais son attention se fixa aussitôt sur la jeune fille elle-même.
     Louise venait de finir sa toilette, débout devant la glace elle en corrigeait les détails avec un soin minutieux. On ne saurait croire ce qu'il faut d'attention pour épanouir le nœud d'un ruban, pour distribuer avec goût les plis de sa robe, pour arrondir avec grâce une chevelure riche et soyeuse.
     Or, pendant ce temps, Philippe se livrait à des réflexions assez impertinentes ; voici le raisonnement qu'il se faisait : Si Mlle Louise se donne tant de peine pour être belle, si elle se défie à ce point de ses charmes, ce n'est pas sans doute pour plaire au genre humain en général. Il y a mille à parier que c'est pour plaire à quelqu'un en particulier. Mais en ce moment je suis le seul étranger à l'hôtel. Donc elle veut me plaire ; donc je lui plais.
     Il en était là de ses inductions lorsque Louise qui venait de mettre la dernière main à sa toilette, fit une petite exclamation de plaisir.

(la suite au prochain numéro.)

Suite. (IV)

     Enfin nous y voici, dit-elle. Puis se tournant de côté et se regardant avec un sourire délicieux, suis-je jolie ? se demanda-t-elle naïvement. Oh ! si j'étais jolie !...
     Mais elle s'interrompit, tout-à-coup, elle rougit et se prit à trembler. C'est qu'elle venait d'apercevoir dans la glace la tête du jeune homme dominant la sienne. Elle n'osa point se retourner tant elle était saisie.
     Philippe d'Argental avait tout remarqué, tout compris, il dit d'une voix harmonieuse et caressante.
     Si vous êtes jolie, Louise, oh ! oui… bien jolie ! Pour moi vous êtes belle comme l'espérance, comme tout un avenir de bonheur, de tranquillité et d'amour ! Vous seule Louise, pouvez me donner tout cela. Vous seule pouvez me rendre heureux, car … je vous aime !...
     À ces mots, Louise sentit son cœur défaillir de joie, et, s'inclinant sur sa cheminée, elle ne put retenir une larme :
     Il m'aime !..., murmura-t-elle, il a dit qu'il m'aime !... ô merci, mon Dieu ! merci !
     Philippe d'Argental n'entendit point ces paroles, il interpréta sans doute mal le mouvement de la jeune fille, car un éclair rapide passa dans ses yeux, un léger frémissement agita ses lèvres pâlies ; mais presqu'aussitôt redevenu maître de lui, il poursuivit d'une voix suppliante :
     Louise, ne me repoussez point… écoutez-moi… vous ne savez pas quelles douleurs ont déjà trouvé place dans ma vie, et ce que le désespoir peut amener de malheurs sur votre tête et sur la mienne !... Il y a quelques jours je traversais cette contrée sans savoir où reposer ma tête, où diriger mes pas… de grandes infortunes… la mort subite de mon père… la perte de mes domaines envahis, comme tant d'autres, par les républicains… l'abandon de ceux que j'appelais mes amis… mes frères… tout avait jeté le découragement dans mon âme. Toutes mes affections ravagées en quelques jours, avaient laissé mon cœur désert, aride, pétrifié !... S'il se ranimait parfois c'était pour laisser échapper un cri de colère et d'indignation !... Le vide était en moi et autour de moi, oh ! comme je souffrais Louise ! car je ne croyais plus à rien ; le sol de la patrie, ces montagnes si belles, si accidentées, ces immenses forêts que j'avais parcourues tant de fois avec admiration ne disaient plus rien à mon âme… l'égoïsme me paraissait être l'unique mobile de toute ce qui existe, de tout ce qui respire… pourtant le ciel me ménageait une suprême joie, puisqu'il m'amena dans Pirmasens… j'arrive… je vous vois… et un rayon d'espérance luit au fond de mon cœur !... C'était un de vos regards, Louise ! je crus en vous, car vous êtes belle d'une beauté touchante, la candeur, l'innocence, se reflètent sur chacun de vos traits avec tant de charmes qu'on ne peut s'empêcher de dire ! le ciel est là !... je me suis régénéré au contact de votre pureté ; je me suis purifié à votre souffle d'ange, l'homme du passé n'est plus, tout en moi se renouvelle, par vous, Louise, je m'éveille, j'existe !
     Peu à peu la voix de Philippe d'Argental s'était animée, elle était vibrante en ce moment.
     Louise écoutait, recueillie en son bonheur. Philippe s'était approché lentement, il était près d'elle, et entraîné par son émotion, il fléchit le genou.
     Un mot, Louise, dit-il d'une voix belle et tremblante, un mot par pitié ! dites-moi si je puis espérer, ou si je dois, pauvre paria, renoncer pour jamais au bonheur.
     À ce dernier appel Louise, qui était restée plongée dans une sorte d'extase, se retourna les yeux encore mouillés de douces larmes… elle regarda le jeune homme avec une expression de bonheur indicible et voulut parler, mais elle ne put articuler que ces mots : - Je vous aime !
     Philippe étouffa un cri de joie : il imprima ses lèvres brûlantes sur la main de Louise ; puis son bras étreignit doucement la taille de la jeune fille, quand tout-à-coup un frôlement se fit entendre dans le feuillage près de la fenêtre.
     C'est mon père ! s'écria Louise en se dégageant vivement… mon Dieu, s'il allait vous voir ! oh ! retirez-vous, partez, si vous m'aimez !
     Malgré l'entraînement de la situation Philippe crut devoir obéir, pour ne rien compromettre, l'avenir ne lui appartenait pas encore. Il sortit donc après avoir jeté sur Louise un dernier regard plein d'amour, de passion mal contenue.
     Au même instant le père Blésius paraissait à la porte d'entrée, mais il ne vit rien, car Philippe d'Argental franchit d'un seul bond le vestibule, gravit précipitamment l'escalier et s'enferma dans sa chambre en murmurant : - Elle m'aime !... elle est à moi !
     Cette journée qui s'était annoncée comme l'une des plus brillantes de l'été, changea subitement de face. Le ciel s'était voilé peu à peu, les vapeurs balayées par les rayons d'un soleil ardent, s'étaient amoncelées en nuages.
     La nuit survint et la foudre se fit entendre dans les montagnes. Philippe d'Argental ouvrit ses fenêtres pour assister à l'orage. Il livra son large front aux rafales tempétueuses. Il épia d'un regard plein d'audace les masses noires qui se découpaient sur le ciel, s'étendaient majestueusement de droite à gauche. Il vit l'orage planer quelque temps au-dessus des Vosges et enfin venir s'abattre sur Pirmasens comme l'aigle sur sa proie.
     La pluie tombait à torrents, l'éclair déchirait la nue ; Philippe regardait : le spectacle des grandes scènes de la nature nous détache des mesquines préoccupations de la vie.
     Au plus fort de la tempête le jeune homme méditait en face de ce sublime tableau : Louise, plus timide, priait dans sa chambre ; le père Blésius qui s'était couché de bonne heure dormait profondément ; et la bohémienne, surprise par l'orage, après s'être réfugiée sous une roche écoutait avec stupeur le mugissement des vents mêlé au mugissement de la foudre.
     Cette situation résume le caractère de nos différents personnages : force, faiblesse, inertie.

     Après la sortie précipitée de Philippe, Louise avait fait de sérieuses réflexions ; elle s'était promis d'être plus prudente à l'avenir et surtout de mieux fermer sa porte. Comme la bergeronnette qui a senti le plomb du chasseur effleurer son aile, elle devint dès lors d'une circonspection désespérante. Philippe d'Argental s'irritait des obstacles ; ardent et passionné, il s'accommodait mal d'une réserve qui augmentait son amour sans le lasse. Mais toute l'adresse qu'il mettait à reprendre la scène où il l'avait laissée, échouait contre l'innocente tactique de la jeune fille.
     Les choses en étaient là quand l'arrivée d'un nouveau personnage vint changer la situation de nos héros et donner une direction active à leurs désirs.
     Un matin, le pavé de la cour retentit sous les roues d'une berline de voyage. Le bruit de ce véhicule aristocratique, le piaffement des chevaux, et les coups de fouet qui fendaient l'air, mirent tout l'hôtel en émoi… Louise elle-même ne put résister au désir de voir ces nouveaux venus.
     Un petit vieillard, qui se dorlotait au fond de la berline, passant alors la tête à la portière, demanda si le vicomte d'Argental n'était point descendu à cet hôtel.
     - Oui, monseigneur, répondit le père Blésius en se découvrant. M. le vicomte habite l'hôtel depuis un mois passé.
     Mais à peine ces explications étaient-elles données, que le jeune homme lui-même s'élançant vers la voiture, vint recevoir dans ses bras le digne vieillard. Parmi les embrassades qui suivirent ce touchant accueil, on put distinguer ces mots :
     - Oh ! mon cher oncle, que je vous suis reconnaissant de cette démarche… Vous déranger pour moi… à votre âge !
     - Eh ! eh ! mon cher Philippe, ne fallait-il pas que je visse de mes propres yeux, pour t'éviter une nouvelle folie…
     - Une folie !... oh ! je vous jure !...
     - Ta, ta, ta, mon ami, quand le cœur est embrasé, la fumée nous monte à la tête ; elle nous enivre et nous fait voir tout en beau. Heureusement, continua-t-il en traversant la cour appuyé sur le bras du jeune homme, heureusement, je suis là, et j'y verrai clair pour deux.

(la suite au prochain numéro.)

Suite. (V)

     Mais avant de poursuivre, esquissons rapidement les traits de M. le comte : Figurez-vous un petit vieillard au teint bilieux, au regard pétillant de malignité, au sourire sarcastique ; le tout légèrement tempéré par une expression de bonhomie, indéfinissable. Il y avait du Don Juan et du Sancho Pança dans cette physionomie. Son costume était celui de l'époque : le petit chapeau à cornes, l'habit de velours noir à grands boutons d'argent, les manchettes et le jabot de dentelle, la culotte, les bas de soie, les souliers à boucles d'or.
     Du reste, quoique voûté par l'âge, le petit vieillard était encore sémillant, ses mouvements étaient vifs, sa démarche dégagée, ses réparties promptes, toujours accompagnées d'un petit éclat de rire sec et railleur.
     En approchant de l'hôtel il aperçut Louise et la fixant en connaisseur.
     Eh ! eh ! mais s'écria-t-il, je gage que je ne me trompe point ! Et se tournant vers Philippe il lui dit de ce ton moitié sérieux, moitié railleur assez habituel aux vieillards.
     Mon cher neveu… je vous en fais mon compliment. Diable ! vous avez bon goût ! et je commence à comprendre votre enthousiasme.
     Ces paroles arrivèrent jusqu'à Louise car la voix du petit vieillard était d'une netteté remarquable et fortement accentuée. La jeune fille se sentit rougir, son premier mouvement fut de se retirer mais elle fit réflexion que ce serait manquer aux lois de la politesse et elle resta.
     Le comte remarquant son émotion s'avança vers elle avec un sourire plein de galanterie. Mille pardons de vous avoir fait rougir, ma belle enfant, lui dit-il, mais l'étonnement et l'admiration que nous inspire la beauté sont des hommages auxquels il faut vous habituer ; vous y serez souvent exposée.
     Monseigneur, lui répondit Louise, un compliment si peu mérité me rend toute confuse.
     En vérité, vous êtes modeste, mon enfant, je vous jure qu'il n'en est pas de plus sincère. Et pour appuyer son assertion, il lui prit respectueusement la main et y déposa un baiser.
     Dirigeant alors un regard malin vers Philippe d'Argental : Notre âge, dit-il, a des privilèges que nous envie la jeunesse, n'est-ce pas vicomte !
     Oh ! certainement, cher oncle ; mais de grâce n'en abusez pas.
     Cette réponse provoqua un éclat de rire du petit vieillard.
     Mon cher Philippe, dit-il, je n'aurais pas cru pouvoir encore te rendre jaloux ! Puis se tournant vers le père Blésius qui assistait à cette petite scène et dont la bonne figure s'épanouissait de plaisir, monsieur, ayez la bonté, je vous prie, de me donner une chambre contiguë à celle du vicomte.
     Elle est prête, monseigneur.
     Ah ! fort bien, j'y monte.
     Il salua Louise et reprit le bras de Philippe d'Argental. Hélas ! mon ami, dit-il d'une voix dolente, on a beau rire et se démener pour paraître jeune, à chaque instant les marches d'un escalier viennent nous avertir qu'il faut trébucher bientôt.
     Il tourna la tête en prononçant ces paroles et voyant que personne ne les suivait, il monta l'escalier avec l'agilité d'un écureuil.

     Quand Philippe d'Argental eut installé son oncle dans l'appartement qui lui était destiné, qu'il eut congédié le valet et se fut assuré que personne ne pouvait les entendre, il revint vers le comte et le pressant de nouveau sur sa poitrine avec une effusion véritable.
     Oh ! mon cher Tibalt, s'écria-t-il, permets que je t'embrasse ! avec quelle perfection tu viens de remplir ton rôle ! c'est vraiment admirable.
     Doucement, doucement, camarade, répondit le petit vieillard suffoqué par cette étreinte… ta reconnaissance m'étouffe !... Puis se jetant sur un moelleux sopha pour reprendre haleine, il poursuivit en riant : tu trouves donc, mon cher, que je me suis passablement tiré d'affaires ?
     Divinement, c'était à s'y méprendre.
     Au fait, il ne faut pas que cela te surprenne, j'ai fait il y a quelque vingt ans l'étude approfondie de ce rôle.
     Comment ? aurais-tu été comédien ?
     Non pas ; c'est toute une histoire. Oui… il y a trente ans de cela, j'étais alors un fringant cavalier… Je suivais assidûment le théâtre de Berlin… Ce n'est pas là que je me formai… Au contraire, je m'y serais gâté. Mais j'eus le bonheur de plaire à une certaine dame du haut parage : la femme d'un conseiller aulique que je rencontrais quelquefois dans sa loge. Elle se prit d'affection pour moi et me fit admettre en qualité de secrétaire intime chez son mari. Je suppléai souvent monsieur le conseiller. C'est là que nouveau Gil Blas, je fis une foule d'observations curieuses. Chaque jour je voyais défiler devant moi la kyrielle des diplomates, des ambitieux plus ou moins titrés. Ils se recommandaient à moi, je les recommandais à la dame et la dame à son cher mari. Or, comme on obtenait tout par ce canal et rien directement, je fus bientôt connu et je commençais à faire fortune, lorsqu'un petit accident me força de sortir du royaume… par la fenêtre de monsieur le conseiller.
     Ce fut là que j'appris le grand art de mettre un masque sur mon visage ; et de grimacer certains grands airs qui ne se rencontrent que dans les antichambres royales et à la porte des hommes en place. Mais laissons cela, j'ai un compte à te rendre.
     C'est inutile, Tibalt. Je m'en rapporte à toi.
     Du tout, il faut de l'ordre en affaires… D'ailleurs, j'ai aussi mes conditions à proposer.
     C'est différent ; alors parle, je t'écoute, dit Philippe d'Argental en s'installant sur le divan… Mais je crois qu'il ne serait pas mal de prendre nos titres, même dans l'intimité, cela ferait disparaître toute hésitation en présence des étrangers… Qu'en dis-tu ?
     J'allais vous le proposer, vicomte, répondit le petit vieillard en souriant, mais je voulais avant tout m'assurer des termes de notre contrat. Vous sentez bien, mon cher neveu, que ce n'est pas l'éclat d'un écusson qui m'attire ici… On ne m'a jamais vu chercher le reflet de la lune au fond d'un puits… et pourtant je m'expose furieusement en usurpant des titres qui ne m'appartiennent pas.
     J'avais prévu cette observation, répondit le jeune homme, elle me paraît juste.
     Et tirant un volumineux portefeuille de son habit, il étala sur la table plusieurs billets de banque.
     Voici trente mille florins sur Amsterdam, dit-il, je vous en remets provisoirement la moitié, sauf à parfaire cette somme après le succès.
     Le prétendu comte d'Argental examina scrupuleusement chaque billet, il en savoura du bout des doigts la pellicule fine et soyeuse, et ne les renferma dans son carnet qu'après s'être bien assuré de leur timbre. Levant alors sur Philippe d'Argental ses yeux où brillait la plus vive satisfaction.
     Vous êtes coulant en affaire, cher vicomte, c'est plaisir de traiter avec vous !... Maintenant vos intérêts sont les miens ; il fallait cela pour m'identifier complètement avec mon rôle. Voyons quelles sont vos instructions, que faut-il faire ?
     Rien de plus simple, monsieur le comte, il s'agit tout bonnement, comme je vous l'avais écrit, de demander en mariage pour moi, la jeune fille que vous avez vue. Elle est fille unique… Le bonhomme qui nous suivait est à la fois son père et son tuteur. Je ne doute pas qu'il ne soit très honoré de notre alliance.
     Et vous voulez épouser… là, réellement ?
     Il le faut, dit Philippe, car je veux que Louise soit à moi… et je n'ai pas d'autres moyens.
     Bah ! quatre bras vigoureux, une chaise de poste et…
     Assez ! dit vivement le jeune homme, j'aime Louise, vous entendez, je l'aime comme je n'ai rien aimé, je la désire comme je n'ai rien désiré au monde et … je la respecte. Je suis aimé, j'en ai la certitude, point d'obstacles non plus de ce côté. En votre qualité d'oncle vous signerez au contrat, vous représenterez notre respectable famille ; en un mot, vous soutiendrez ce rôle jusqu'au bout.
     Fort bien. Mais la famille d'Argental, la vraie ? Ne vous en inquiétez pas, elle n'était plus représentée que par deux membres : un fils et un petit fils de Maximilien d'Argental, décédé. L'un et l'autre ont disparu depuis l'invasion des républicains, on ne sait ce qu'ils sont devenus. Le fils c'est vous, le petit-fils c'est moi.
     À merveille, mon cher neveu, toutes les difficultés s'aplanissent. Mais… ces papiers, comment sont-ils entre vos mains ?
     Le hasard ! !
     Le hasard est grand ! !... dit le petit vieillard avec une gravité comique.

(la suite au prochain numéro.)

Suite. (VI)





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